Osidimbea.cm Histoire économique Entrepreneurs étrangers à Douala

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Douala — Histoire économique

Les vagues d’entrepreneurs étrangers à Douala depuis 1868

Depuis l’installation de la maison Woermann en 1868, Douala a attiré successivement des entrepreneurs allemands, anglais, français, grecs, libanais, et plus récemment asiatiques. Chaque vague a laissé une empreinte durable sur le tissu économique de la ville.

1868–1916 Allemands & Anglais
1916–1960 Français & Grecs
1960–1990 Domination française & Libanais
1990–2010 Diversification
2010–auj. Asie & investisseurs locaux

Douala est, depuis ses origines modernes, une ville de négoce international. Avant même la colonisation officielle de 1884, des maisons de commerce étrangères s’étaient installées sur les rives du Wouri, attirées par le potentiel commercial de l’arrière-pays camerounais. Cette ouverture à l’entrepreneuriat étranger a façonné l’identité économique de la ville en vagues successives, chacune apportant ses nationalités dominantes, ses secteurs de prédilection et ses grandes entreprises fondatrices.

Ce document retrace ces vagues successives, leur logique économique et politique, et les entreprises emblématiques qu’elles ont laissé dans le paysage de Douala. Il documente aussi la montée progressive des entrepreneurs camerounais, d’abord marginaux, puis de plus en plus présents à mesure que l’Etat développe ses outils de financement et de soutien à l’économie nationale.

1868 — 1916 Les Allemands et les Anglais : le commerce avant la colonie

C’est une logique commerciale, non politique, qui amène les premières entreprises étrangères à Douala. Les maisons de commerce de Hambourg s’installent sur les rives du Wouri dès 1868 pour trafiquer l’huile de palme, l’ivoire et le caoutchouc contre des produits manufacturés européens. Ce sont elles qui, cherchant une protection politique, poussent Bismarck à proclamer le protectorat en 1884.

🇩🇪 Allemands

Secteurs : Commerce général (huile de palme, ivoire, caoutchouc, bois), transport maritime, plantations (cacao, café, banane, caoutchouc, palme sur les flancs du Mont Cameroun), infrastructures (port, chemin de fer, routes).

Logique : Exploitation des ressources de l’arrière-pays via un réseau de factoreries. L’administration est subordonnée aux intérêts commerciaux : « le marchand d’abord, le soldat ensuite » (Bismarck).

🇬🇧 Anglais

Secteurs : Commerce, missions religieuses, navigation. Présence commerciale et missionnaire significative avant 1884, notamment la Baptist Missionary Society à Victoria et Douala.

Logique : Les rois duala écrivent à la reine Victoria en 1864-1879 pour demander la protection britannique. Les Anglais arrivent trop tard : le consul Hewett, surnommé « too-late consul », ne peut que protester contre le protectorat allemand déjà proclamé en 1884.

Entreprises emblématiques

WOE
Woermann Linie (Hambourg, depuis 1868)

Première maison de commerce étrangère à s’installer à Douala (alors Cameroon Town). D’abord négoce de l’eau-de-vie, des armes et de la poudre à canon contre l’huile de palme, l’ivoire et le caoutchouc. Devient ensuite compagnie maritime assurant la ligne Hambourg-Douala. Son influence sur Bismarck déclenche le protectorat de 1884. Son siège construit en 1927 à Bonanjo (encore visible) est l’un des plus imposants immeubles coloniaux de Douala. Quitte définitivement le Cameroun en 1941.

JTH
Jantzen und Thormälen (Hambourg, depuis 1875)

Deuxième grande maison de commerce allemande à Douala, installée en 1875. Signataire, avec Woermann, du traité germano-duala du 12 juillet 1884 en tant que représentante officielle du gouvernement allemand. Plantations et commerce d’exportation sur les flancs du Mont Cameroun.

RWK
R.W KING

Principale maison de commerce anglaise à Douala, installée en 1930. Aux côtés de concurrents compatriotes comme John Holt, elle distribuait divers produits de première nécessité, des articles manufacturés et gérait des comptoirs. Au fil des décennies, RW KING a élargi ses activités vers la représentation de grandes marques internationales

SDK
Compagnies concessionnaires allemandes

Sudkamerun Gesellschaft et Nord-West Kamerun Gesellschaft — grandes compagnies concessionnaires auxquelles le Reich confère des droits d’exploitation sur des territoires immenses. Elles organisent l’extraction des ressources (caoutchouc, bois) avec une main-d’œuvre forcée dont les conditions sont documentées comme extrêmement dures.

Héritage visible aujourd’hui

Le siège Woermann (Bonanjo), la Maison des Célibataires (1905), l’architecture coloniale de Bonanjo, le chemin de fer Douala-Yaoundé (commencé par les Allemands), et le Port de Douala (dont les fondations remontent au Kamerun allemand) sont les héritages les plus visibles de cette première vague.

1916 — 1960 Français et Grecs : le mandat français et l’industrie naissante

La défaite allemande de 1916 ouvre le Cameroun aux sociétés commerciales françaises qui remplacent les maisons allemandes expulsées. CFAO arrive en 1920, SCOA en 1916 déjà. Les Grecs s’installent discrètement dès les années 1920 via la Paterson-Zochonis (PZ), et forment une communauté d’entrepreneurs indépendants dans le commerce de détail et les industries naissantes. L’après-guerre voit l’installation des grandes entreprises françaises fondatrices de l’économie moderne de Douala.

🇫🇷 Français

Secteurs : Commerce général (CFAO, SCOA), bois et exploitation forestière, industrie agroalimentaire (brasserie, farine), BTP, banque, transport maritime.

Logique : Le mandat SDN puis ONU confie le Cameroun à la France qui réattribue les concessions et marchés allemands à des sociétés françaises. La préférence nationale est structurelle.

🇬🇷 Grecs

Secteurs : Commerce de détail (épiceries, magasins généraux), plantations (bananiers, café), savonneries, boulangeries, transport, industrie naissante.

Logique : La Paterson-Zochonis (PZ), société britanno-grecque installée à Douala en 1922, recrute presque exclusivement des employés grecs, principalement originaires de Laconie. Chaque Grec installé fait venir frères, cousins et voisins de village. Deux vagues : années 1920 et années 1950.

Entreprises emblématiques

CFA
CFAO — Compagnie Française de l’Afrique Occidentale (à Douala depuis 1920)

L’une des plus grandes maisons de commerce françaises en Afrique. Arrive à Douala en 1920 pour occuper les positions commerciales laissées par les Allemands. Commerce de marchandises importées (textiles, matériaux, quincaillerie), négoce de produits d’exportation (cacao, bois). Devient par la suite un distributeur automobile majeur.

SCO
SCOA — Société Commerciale de l’Ouest Africain (depuis 1916)

Concurrent direct de la CFAO, installé au Togo dès 1916 puis à Douala. Commerce général, entrepôts, distribution. Participe à une série de sociétés d’entreposage à Douala et Pointe-Noire. La concurrence CFAO-SCOA structure le commerce de gros doualais pendant plusieurs décennies.

SAB
SABC — Brasseries du Cameroun (fondée le 3 février 1948)

Fondée à Douala le 3 février 1948 par Georges Butruille (famille de brasseurs de Douai, Nord de France, dont la brasserie « La Nationale » a été détruite par les bombardements) et Jacques Robert Lalo. Financement par les Brasseries et Glacières d’Indochine (BGI). Première bière camerounaise « Bull Beer » en 1950. Rachetée par Castel en 1990. Devient le 2e contribuable de l’Etat camerounais après le pétrole.

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RAZ
RAZEL (société française de BTP, au Cameroun depuis 1948)

Fondée en France en 1880, RAZEL s’installe au Cameroun en 1948. Premier contrat : la première route bitumée du Cameroun, la route Douala-Edéa, construite en 1950. Présente au Cameroun depuis plus de 70 ans, elle est devenue RAZEL BEC (groupe Fayat). A construit de nombreuses routes, ponts et infrastructures portuaires.

PZ
Paterson-Zochonis (PZ) — vecteur de l’immigration grecque (à Douala depuis 1922)

Société britanno-grecque installée à Douala en 1922. Recrute presque exclusivement des employés grecs, originaires principalement de Laconie. Devient le principal vecteur de l’immigration grecque au Cameroun. Chaque employé grec attire ensuite ses compatriotes. La communauté grecque, d’abord concentrée dans le commerce de détail, s’étend progressivement vers l’industrie.

Le rôle pivot des Grecs

Les Grecs du Cameroun constituent une diaspora entrepreneuriale remarquable. Arrivés comme employés de PZ, ils créent rapidement leurs propres affaires : magasins généraux vendant « de tout » (vêtements, chaussures, fournitures scolaires), plantations de bananes et de café à Loum et dans l’arrière-pays, savonneries à Bassa, boulangeries. Leur système de cooptation familiale et villageoise crée un réseau social fort. La communauté élève ses enfants dans les écoles françaises de Douala. On estime à 500-600 personnes le nombre total de Grecs du Cameroun sur l’ensemble de leur période de présence.

1960 — 1990 Domination française, essor libanais et grands nationaux

L’indépendance de 1960 ne change pas fondamentalement la structure économique à court terme : les intérêts français restent dominants dans les banques, les grandes plantations, la distribution et l’industrie. Mais deux phénomènes nouveaux émergent : l’État camerounais crée ses grandes entreprises nationales, et une première génération d’hommes d’affaires camerounais s’affirme.

🇫🇷 Français (domination sectorielle)

Banque : BNP, Société Générale, Crédit Lyonnais ont des filiales au Cameroun. SGBC (Société Générale de Banques au Cameroun) créée en 1963.

Grandes plantations : CDC (Cameroon Development Corporation), PHP (Plantations du Haut-Penja) avec des actionnaires français.

Distribution : CFAO, SCOA, Score (grande distribution), Printania. L’Etat camerounais s’appuie sur des accords de coopération qui maintiennent les avantages aux sociétés françaises.

Reconversion : CHANAS et PRIVAT. A l'origine, CHANAS & PRIVAT exerçait dans le café arabica, l'huile d'arachide, le transport, le transit, la mécanique générale. Il est devenu un acteur important des assurances

🇱🇧 Libanais

Secteurs : Commerce de gros et de détail, import-export, textile et prêt-à-porter, immobilier, distribution alimentaire, stations-service, à terme BTP et industrie.

Logique : La communauté libanaise commence à s’installer significativement à Douala dans les années 1960-1970, souvent fuyant les instabilités du Proche-Orient. Elle s’impose progressivement dans les niches délaissées par les grandes sociétés françaises : le commerce de proximité, le textile, l’import-export de marchés de niche.

⭐  L’État crée ses champions nationaux et les premiers grands entrepreneurs camerounais s’affirment

Dans les années 1960-1980, l’État camerounais crée ses grandes entreprises nationales — SNEC, REGIFERCAM, CAMAIR, CAMPOST, CAMRAIL (précurseur), SONARA (1981), CIMENCAM (1963), CICAM (1965), ALUCAM (prise de contrôle progressive). Ces entreprises, souvent créées en partenariat avec des groupes étrangers, ont vocation à ancrer la maîtrise des secteurs stratégiques dans les mains de l’État.

Simultanément, une première génération d’hommes d’affaires camerounais s’impose dans les interstices laissés par les étrangers : le groupe Fotso (Victor Fotso, brasserie, immobilier, hôtellerie), Kadji De Bernardi (brasserie — les Nouvelles Brasseries Africaines, créées en 1982 pour concurrencer la SABC), et d’autres entrepreneurs bénéficiant des programmes de crédits et de marchés publics. C’est aussi l’époque où Afriland First Bank (alors Caisse Commune d’Épargne et d’Investissement, CCEI) est créée en 1987 par Paul Fokam Kammogne pour financer les entrepreneurs camerounais qui n’accèdent pas aux banques françaises.

La tension structurelle de la période

Les accords de coopération franco-camerounais garantissent à la France des avantages commerciaux et des marchés préférentiels qui perdurent bien au-delà de l’indépendance formelle. Le franc CFA, arrîmé au franc français, consolide ces liens. Cela crée une tension entre les entrepreneurs camerounais émergents et les sociétés françaises qui occupent les positions les plus rentables.

1990 — 2010 Crise, privatisations et diversification des origines

La crise économique de 1986-1993 fragilise ou détruit de nombreuses entreprises publiques. Les privatisations qui suivent redistribuent les cartes. De nouveaux investisseurs étrangers arrivent : le groupe sud-africain MTN (télécoms), des opérateurs marocains, et la première vague significative d’entrepreneurs asiatiques dans le commerce et la construction.

Maintien français

Orange (télécoms), Bolloré (logistique portuaire, CAMRAIL), Total (stations-service), Castel (brasserie, rachat BGI en 1990), Lafarge (ciment, rachat CIMENCAM).

Libanais consolidés

La communauté libanaise s’étend vers l’industrie lourde. La famille El Jammal crée la SCTM en 1986 (bouteilles gaz) et prépare ce qui deviendra Prometal en 2010.

Nouveaux entrants

MTN (Afrique du Sud, télécoms, 1999), UBA (Nigeria, banque), Ecobank (Togo-panafricain), premières sociétés chinoises de construction.

Entrepreneurs camerounais : montée en puissance

C’est à cette période que les entrepreneurs camerounais consolident leurs positions : le groupe Fotso diversifie ses activités, Afriland First Bank devient la première banque privée camerounaise, des entrepreneurs du BTP, de l’agro-industrie et du négoce émergent. La SCTM (1986), créée par des Libanais naturalisés, est symptomatique d’un entrepreneuriat « camerouno-étranger » de plus en plus intégré dans le tissu local.

2010 — aujourd’hui L’offensive asiatique et l’affirmation des entrepreneurs camerounais

La dernière décennie voit une entrée massive des intérêts chinois, indô-pakistanais et marocains dans l’économie de Douala — surtout dans la construction, le commerce, les télécoms et l’énergie. Simultanément, des entrepreneurs camerounais atteignent une taille critique et rivalisent directement avec les groupes étrangers.

🇨🇳 Chinois

Secteurs : BTP (routes, ponts, stades — CHEC, China State Construction), énergie (Sinohydro pour les barrages), télécoms (Huawei pour les réseaux et la vidéosurveillance), commerce de détail (produits manufacturés à très bas coût qui inondent le marché de Douala).

Logique : Les prêts concessionnels chinois s’accompagnent d’entreprises chinoises attributaires des marchés. La présence commerciale directe dans les quartiers de Douala crée des tensions avec les commerçants locaux.

🇲🇦 Marocains & autres africains

Secteurs : Banque (Attijariwafa Bank, Bank of Africa), assurance, télécoms, immobilier.

Logique : La panafricanisation du secteur financier recompose le paysage bancaire de Douala : les grandes banques africaines pan-continentales (Ecobank, UBA, Attijariwafa, BOA) concurrencent désormais les banques françaises sur leur propre terrain.

⭐  Les grands entrepreneurs camerounais à l’ère post-crise

La période 2010-2025 voit l’émergence d’entrepreneurs camerounais de premier plan capables de rivaliser dans des secteurs jadis réservés aux étrangers. Parmi les plus emblématiques à Douala : Hayssam El Jammal (Prometal, sidérurgie, 255 milliards FCFA investis), Paul Fokam Kammogne (Afriland First Bank, 1er groupe bancaire privé camerounais), le groupe Kadji (brasserie, immobilier), Louis-Paul Motaze puis diverses familles entrepreneuriales du BTP, de la logistique et de l’agroalimentaire.

La distinction entre « étranger » et « camerounais » se brouille : des familles d’origine libanaise ou grecque, installées depuis plusieurs générations, se considèrent — et sont considérées — comme camerouno-libanaises ou camerouno-grecques. L’entrepreneuriat doualais du XXIe siècle est fondamentalement métissé.

La question de la réciprocité

Le débat sur la place des entrepreneurs étrangers à Douala est aujourd’hui ouvert et vif. Les commerçants locaux dénoncent la concurrence des détaillants chinois et indiens dans les marchés populaires. L’État a légiféré pour réserver certaines activités de commerce de détail aux ressortissants camerounais. La question centrale — comment attirer les investissements étrangers nécessaires tout en protégeant les entrepreneurs locaux — reste au cœur de la politique économique de Douala et du Cameroun.

Tableau de synthèse des vagues entrepreneuriales

Période Nationalités dominantes Secteurs clés Entreprises représentatives Logique
1868–1916 Allemands, Anglais Commerce, plantations, transport maritime, infrastructures Woermann Linie, Jantzen und Thormälen, Sudkamerun Gesellschaft Négoce colonial
1916–1960 Français, Grecs Commerce général, bois, industrie naissante, BTP, banque CFAO, SCOA, SABC (1948), RAZEL (1948), PZ (1922) Mandat et substitution
1960–1990 Français (dominant), Libanais (montant) Banque, grandes plantations, distribution, industrie SGBC (1963), PHP, CIMENCAM (1963), CICAM (1965), Groupe Fotso, NOBRA (1982), Afriland (1987) Coopération post-coloniale + nationaux émergents
1990–2010 Français, Libanais, Sud-africains, Panafricains Télécoms, banque panafricaine, industrie métallique Orange, MTN (1999), Castel (brasserie), Bolloré (logistique), SCTM (1986) Privatisations et diversification
2010–auj. Chinois (massif), Marocains, Camerounais affirmés BTP (prêts chinois), télécoms, commerce de détail, sidérurgie Huawei, CHEC, Prometal (2010), Attijariwafa, Afriland (1er rang) Financement sino-africain + nationalisation progressive

Page élaborée à partir des archives de La Mémoire du Cameroun — Osidimbea.cm
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