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Douala et la Technologie — Secteur
De la borne-fontaine coloniale réservée aux quartiers européens aux forages privés et aux systèmes de traitement modernes, l’accès à l’eau potable à Douala est à la fois une histoire technique et une histoire sociale.
L’eau potable à Douala est une technologie importée depuis 1910 mais inégalement distribuée depuis lors. La ville a connu successivement la borne-fontaine coloniale, le réseau de distribution sous la SNEC, la privatisation partielle avec la CDE, puis la renationalisation sous CAMWATER. A chaque étape, la technologie a progressé — mais la demande a toujours dépassé l’offre, poussant les Doualais vers des solutions alternatives : forages, eau en sachet, livraison par camion-citerne.
Toutes les technologies hydrauliques déployées à Douala sont importées. Ce qui est proprement local, c’est la manière dont la ville s’organise pour combler les lacunes du réseau officiel — du porteur d’eau à la poche plastique, en passant par le forage artisanal.
Fil institutionnel
La SNEC (Société Nationale des Eaux du Cameroun) démarre ses activités en 1972. Inscrite à privatiser en 1999, une première tentative échoue en 2003. Le gouvernement crée la CAMWATER le 31 décembre 2005 comme société de patrimoine publique. Un fermier privé — la CDE (Camerounaise des Eaux), consortium marocain conduit par l’ONEP — prend en charge l’exploitation en 2008. Face à l’échec à résoudre les problèmes d’approvisionnement, l’Etat met fin au contrat de la CDE : CAMWATER reprend toutes les activités d’exploitation le 20 février 2018.
L’eau courante arrive à Douala en 1910 sous administration allemande. Pendant quarante ans, elle reste réservée aux quartiers européens. Les quartiers africains dépendent des bornes-fontaines. Ce n’est qu’en 1950 que commence la généralisation avec la station de Japoma.
Le système d’eau courante colonial repose sur le captage d’une source ou d’un cours d’eau en amont de la ville, suivi d’une décantation (sédimentation des particules en suspension par gravité dans un bassin) et d’une filtration sur sable. L’eau filtrée est ensuite stockée dans un château d’eau élevé qui crée la pression nécessaire à la distribution par gravité dans les canalisations. Cette technique, perfectionnée en Europe au XIXe siècle, est le fondement du réseau de Douala dès 1910.
La chloration consiste à injecter du chlore gazeux (Cl2) ou de l’hypochlorite de sodium (eau de Javel) dans l’eau traitée. Le chlore réagit avec les micro-organismes pathogènes (bactéries, virus) en altérant leurs protéines et en perturbant leur métabolisme. La concentration résiduelle de chlore libre maintenue dans le réseau (0,2 à 0,5 mg/L) continue de protéger l’eau jusqu’au robinet de l’abonné. Cette technologie, généralisée en Europe après 1910, élimine les épidémies de choléra et de typhoïde liées à l’eau contaminée.
Les premières canalisations coloniales sont en fonte grise assemblées par joints à emboîtement. Elles sont progressivement complétées par des tuyaux en amiante-ciment (un mélange de ciment Portland et de fibres d’amiante, léger et résistant) dans les années 1930-1950. Ces matériaux constituent la trame du réseau de distribution de Douala dont une partie est encore en service aujourd’hui — leur vétusté étant l’une des causes majeures de pertes en ligne.
La station de Japoma, construite à partir de 1950 sur la rivière Mungo, introduit un traitement complet en plusieurs étapes : coagulation-floculation (ajout de sulfate d’alumine qui agglomère les particules fines en flocs), décantation lamellaire, filtration sur sable et anthracite, puis chloration finale. Sa capacité initiale marque le début de la généralisation de l’accès à l’eau potable au-delà des seuls quartiers européens.
Construit le premier réseau d’eau courante (1910), les bornes-fontaines, et lance la station de Japoma (1950). La distribution reste ségréguée : quartiers européens branchés, quartiers africains desservis par bornes-fontaines.
Fiche en préparationL’eau courante renforce la ségrégation spatiale coloniale : Bonanjo et Akwa sont branchés, New Bell dépend des bornes-fontaines. La station de Japoma amorce la généralisation, mais le processus sera lent. L’accès à l’eau potable reste un marqueur de la fracture sociale de la ville.
La SNEC hérite du réseau colonial et l’étend. Elle modernise les stations de traitement et déploie de nouvelles canalisations. Mais la croissance démographique de Douala dépasse les capacités : les coupures, les rationnements et le développement de l’économie informelle de l’eau deviennent structurels.
La SNEC modernise les stations de traitement en généralisant la coagulation-floculation. Le sulfate d’aluminium (alun) injecté dans l’eau brute se dissout et libère des ions aluminium Al3+ qui neutralisent les charges négatives des particules en suspension, les faisant s’agglomérer en flocs visibles (floculation). Ces flocs, plus lourds que l’eau, sédimentent dans des bassins de décantation. La filtration sur sable élimine les flocs résiduels. Ce procédé, couplé à la chloration finale, produit une eau conforme aux normes OMS.
Dans les années 1970-1980, la SNEC étend le réseau avec des canalisations en PVC (polychlorure de vinyle) pour les conduites de distribution basse pression, et en fonte ductile pour les artères principales haute pression. Le PVC est léger, moins coûteux et résistant à la corrosion, mais fragile aux chocs mécaniques (travaux de voirie). La fonte ductile, plus résistante mais plus chère, est réservée aux conduites principales. Ces matériaux coexistent aujourd’hui avec les anciennes canalisations en fonte grise et en amiante-ciment.
Quand le réseau de surface est insuffisant, la SNEC et les particuliers aisés font appel au forage. La technique rotary utilise un trépan rotatif refroidi et nettoyé par circulation de boue de forage, puis descendu jusqu’aux nappes profondes (30 à 150 m sous Douala). Une pompe immergée à moteur électrique — installée dans le tube de forage — remonte l’eau vers la surface. L’eau de nappe doit ensuite être analysée et traitée selon sa teneur en minéraux et en bactéries.
Face aux coupures chroniques de la SNEC, une économie informelle de l’eau émerge à Douala. La mise en sachet plastique de l’eau traitée — technologie de conditionnement importée mais exploitée localement — devient un mode de distribution complémentaire au réseau. Le sachet d’eau fraîche vendu à la sauvette est une solution pratique mais génère une pollution plastique massive dans les rues et cours d’eau de Douala.
Démarre ses activités en 1972, héritant du réseau colonial. En 2004, elle compte 220 000 abonnés et un chiffre d’affaires de 43 millions d’euros. Inscrite sur la liste des entreprises à privatiser en 1999, dissoute en décembre 2007 au profit de CAMWATER.
Voir la fiche ›La croissance de Douala dépasse la capacité de la SNEC. Les quartiers périphériques (Nylon, Ndokoti, Logbaba) restent mal desservis. Le rationnement horaire s’généralise. L’économie informelle de l’eau (livraison par camion-citerne, eau en sachet, vente aux bornes-fontaines) comble les lacunes — avec des implications sanitaires et environnementales importantes.
La CAMWATER hérite du réseau vétuste de la SNEC. Le fermier CDE échoue à résoudre les problèmes d’approvisionnement. En 2013, le pont-tuyau de Yato apporte de l’eau en rive gauche. En 2018, CAMWATER reprend tout. Le numérique commence à entrer dans la gestion du réseau.
En 2013, la construction du pont-tuyau entre Bonabéri et Douala achemine l’eau capte à Yato (source située en rive droite du Wouri) vers les quartiers de la rive gauche. Techniquement, il s’agit d’une conduite de grand diamètre (600 mm à 800 mm) suspendue sous un pont existant ou portée par ses propres appuis, qui traverse le fleuve. La pression nécessaire au transport sur cette distance est assurée par des pompes de relevement à l’amont. Cette solution, plus rapide et moins coûteuse qu’une nouvelle station de traitement, illustre la capacité d’adaptation de l’ingénierie hydraulique locale.
Les nouvelles stations de traitement déployées par CAMWATER intègrent l’ultrafiltration sur membranes à fibres creuses. Ces membranes poreuses (taille des pores : 0,01 à 0,1 micron) retiennent par tamisage les bactéries, protozoaires, virus et particules en suspension, sans recours à des réactifs chimiques. Elles complètent ou remplacent la filtration sur sable traditionnelle dans les installations modernes, produisant une eau de meilleure qualité bactériologique avec moins de réactifs.
CAMWATER déploie progressivement un Système d’Information Géographique (SIG) pour cartographier et gérer numériquement le réseau de distribution. Chaque conduite, vanne, compteur et branchement est géoréférencé dans une base de données spatiale. Des capteurs de pression et de débit installés sur le réseau transmettent leurs mesures en temps réel vers un centre de supervision (SCADA), permettant la détection des fuites et la gestion des clôtures sectorielles lors des travaux de maintenance.
Face aux déficits chroniques du réseau officiel, les ménages aisés et les entreprises font creuser des forages privés. L’eau de nappe est pompeée par une pompe électrique immergée, stockée dans un château d’eau privé et traitée par un système de filtration multi-étages (sédiment, charbon actif) et de désinfection UV ou chloration. Le filtre à cartouche à osmose inverse, apparu à Douala dans les années 2010, est la version la plus élaborée : des membranes semi-perméables retiennent sous pression les ions minéraux, les nitrates et les métaux lourds, produisant une eau très pure.
Créée le 31 décembre 2005 (décret n°2005/494) comme société de patrimoine publique à 100% étatique. Reprend toutes les activités d’exploitation le 20 février 2018 après l’échec de la CDE. Gestion de 116 centres équipés. 5,9 millions de personnes desservies (2022). 7 696 km de réseau.
Voir la fiche ›Fermier privé contrôlé par un consortium marocain conduit par l’ONEP. Prend en charge l’exploitation en 2008 dans le cadre d’un contrat d’affermage de 10 ans. L’attelage CAMWATER-CDE ne répond pas aux attentes : les interruptions persistent. L’Etat y met fin, CAMWATER reprend tout en 2018.
Fiche en préparationLe pont-tuyau de Yato (2013) désenclave hydrauliquement la rive gauche. Mais les coupures persistent. 33,88% des abonnés de CAMWATER étaient encore desservis par rationnement en 2022. Les forages privés prolifèrent dans les quartiers aisés. L’économie informelle de l’eau — livraisons par camion-citerne, eau en sachet, vente aux bornes — reste structurelle dans les quartiers populaires.
🏳️ L’eau en bouteille : une technologie qui a introduit le plastique à Douala
Face aux insuffisances chroniques du réseau d’eau courante, l’eau en bouteille s’est imposée à Douala comme solution alternative. Son développement a introduit massivement la bouteille plastique dans la ville — avec des conséquences environnementales durables.
Depuis octobre 1983, la SEMC Tangui embouteille l’eau minérale captée à 165 mètres de profondeur à Tangui, à 70 km de Douala. La ligne d’embouteillage suit un processus automatique : rincçage des contenants, remplissage sous pression controllée, bouchage hermétique, étiquetage, contrôle qualité. En juillet 1990, la SEMC lance les bouchons à vis sur bouteilles en PVC (polychlorure de vinyle) — première bouteille plastique d’eau au Cameroun.
En juillet 1998, la SEMC introduit la bouteille en PET (polyéthylène téréphtalate) — le plastique transparent, léger et incassable qui s’imposera mondialement pour les boissons. La bouteille PET est fabriquée à partir d’une préforme (tube plastique miniature) chauffée puis soufflée dans un moule par injection d’air comprimé à haute pression (« souffleuse »). Elle est légère, étanche, transparente et peu coûteuse à produire. C’est ce matériau qui envahira progressivement les rues, les drains et le fleuve Wouri de Douala.
Parallèlement à la bouteille, l’eau en sachet plastique souple (film polyéthylène thermoscellé) s’est répandue dans les quartiers de Douala comme alternative bon marché à l’eau du robinet. La technologie de conditionnement en sachets est simple et peu coûteuse, mais la qualité de l’eau mise en sachet est variable. Le sachet, vendu à la sauvette aux carrefours, génère une pollution plastique immédiate et diffuse dans l’espace urbain.
Le PET est non biodégradable : il persiste des centaines d’années dans l’environnement. Dans une ville où la collecte des déchets est insuffisante, la multiplication des bouteilles plastiques d’eau — bouteilles et sachets — a créé un problème environnemental majeur. Les drains bouchonnés par le plastique aggravent les inondations lors des pluies. Le Wouri et ses affluents charrient des quantités croissantes de déchets plastiques. La SEMC s’est engagée à collecter et recycler les bouteilles vides issues de ses usines, mais la maîtrise de la pollution plastique reste un défi structurel à Douala.
Créée le 16 janvier 1979, filiale de la SABC (groupe Castel). Première entreprise camerounaise d’embouteillage d’eau minérale. Débute l’exploitation en octobre 1983. Introduit le PVC (1990) puis le PET (1998). Première entreprise cotée à la Douala Stock Exchange (30 juin 2006). Concurrencée depuis 2016 par Supermont (Source du Pays) qui lui ravit le leadership.
Fiche en préparationL’introduction de la bouteille PET en 1998 a démocratrisé l’accès à l’eau minérale tout en semant les germes d’une pollution plastique durable. En 2016, plus de 21 opérateurs autorisés produisent de l’eau en bouteille au Cameroun. Sachets et bouteilles PET bouchonnent les drains de Douala et aggravent les inondations lors des pluies équatoriales.
| Dimension | 1884 — 1960 | 1960 — 1999 | 2000 — auj. |
|---|---|---|---|
| Technologie phare | Captage gravitaire, chloration, fonte grise | Coagulation-floculation, PVC, forage rotary | Ultrafiltration, SIG/SCADA, osmose inverse |
| Origine | Importée (Europe) | Importée (Europe/USA) | Importée + pont-tuyau Yato (innovation locale) |
| Opérateur | Administration coloniale | SNEC (1972-2007) | CAMWATER + CDE (2008-18), puis CAMWATER seule |
| Problème persistant | Ségrégation (européens vs africains) | Coupures, rationnement, réseau vétuste | 33,88% abonnés encore ratonnés (2022) |
| Mot-clé | Privilège colonial | Expansion insuffisante | Renationalisation, numérisation |
Page élaborée à partir des archives de La Mémoire du Cameroun — Osidimbea.cm
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